Pourquoi les médecins ont-ils cessé de pratiquer les saignées ?

La fin des saignées médicales ne tient pas à une seule découverte ni à la décision d’un médecin particulier. La pratique a reculé lorsque l’observation clinique, la compréhension de la circulation sanguine, la microbiologie et les premiers essais comparatifs ont montré qu’elle ne guérissait pas la plupart des maladies auxquelles on l’appliquait.
La saignée n’a pourtant pas totalement disparu. La phlébotomie — ou soustraction sanguine — reste utilisée dans des indications précises, notamment certaines surcharges en fer et certains excès de globules rouges. Elle est alors prescrite, réalisée et surveillée par des professionnels ; elle ne correspond ni à une pratique générale, ni à un don du sang ordinaire.
Sommaire
En bref
- 🩸 La saignée historique reposait surtout sur la théorie des humeurs, selon laquelle la maladie pouvait venir d’un déséquilibre des liquides du corps.
- 🔬 La circulation sanguine, la pathologie et l’observation méthodique ont progressivement remis en cause son efficacité générale.
- 📚 L’abandon s’est fait surtout au XIXe siècle, avec des différences selon les pays, les médecins et les maladies.
- ⚕️ Une saignée thérapeutique existe encore pour des indications ciblées, comme l’hémochromatose ou la polyglobulie primitive.
Qu’est-ce qu’une saignée médicale ?
Une saignée consiste à retirer une quantité de sang d’un patient. Autrefois, ce geste pouvait être réalisé avec une lancette, une incision ou des sangsues, dans l’espoir de corriger un déséquilibre général. Aujourd’hui, la phlébotomie thérapeutique correspond à un prélèvement veineux prescrit pour atteindre un objectif biologique précis.
Le principe de la soustraction de sang
Dans la médecine ancienne, le sang était considéré comme l’une des quatre humeurs, avec le phlegme, la bile jaune et la bile noire. On pensait qu’un excès, une stagnation ou une altération de ces liquides pouvait expliquer des symptômes très différents, de la fièvre aux douleurs en passant par les inflammations.
Le raisonnement était donc soustractif : si le corps contenait trop de sang ou un sang jugé « mauvais », en retirer une partie devait rétablir l’équilibre. Le geste avait une logique interne, mais cette logique reposait sur une représentation erronée de la maladie.
Une pratique utilisée pendant des siècles
La saignée a été employée dans de nombreuses traditions médicales, avec des techniques et des interprétations variables. Dans l’Europe médiévale et moderne, elle pouvait être proposée pour des affections très diverses, parfois sans distinction suffisante entre les causes réelles des symptômes.
Les sangsues médicales ont également été utilisées parce qu’elles permettaient un prélèvement lent et localisé. Il faut distinguer cette hirudothérapie de la phlébotomie moderne : une sangsue n’est pas simplement un instrument ancien équivalent à une ponction veineuse, et ses indications actuelles sont spécifiques.
Pourquoi les médecins croyaient-ils aux bienfaits des saignées ?
Les médecins anciens ne pratiquaient pas nécessairement les saignées au hasard. Ils interprétaient les signes visibles avec les connaissances disponibles à leur époque, sans connaître les microbes, les groupes sanguins, la circulation capillaire ou les mécanismes immunitaires.
La théorie des humeurs reliait l’apparence du patient, la saison, l’alimentation, l’âge et les symptômes à un équilibre général du corps. Cette grille expliquait beaucoup de situations à la fois, ce qui la rendait persuasive, même lorsqu’elle ne permettait pas de prédire correctement l’évolution d’une maladie.
Une logique médicale cohérente pour son époque
La saignée pouvait aussi donner l’impression d’un effet immédiat : le patient était installé, examiné, puis soumis à une intervention qui modifiait rapidement son état général. Une amélioration temporaire, une fluctuation naturelle de la maladie ou le repos imposé autour du geste pouvaient être interprétés comme une preuve d’efficacité.
Ce mécanisme rappelle une difficulté toujours présente en médecine : une amélioration après un traitement ne prouve pas nécessairement que le traitement en est la cause. La maladie peut évoluer spontanément, plusieurs soins peuvent être administrés en même temps et les symptômes peuvent varier d’un jour à l’autre. L’effet placebo et les mécanismes de soulagement peuvent aussi influencer l’expérience ressentie, sans démontrer une action curative spécifique.
Pourquoi les saignées pouvaient-elles être dangereuses ?
Retirer du sang à une personne malade pouvait aggraver son état au lieu de le corriger. Le risque dépendait du volume prélevé, de la répétition des gestes, de l’état nutritionnel du patient et de la maladie initiale.
Une perte de sang parfois importante
Une saignée pouvait provoquer une faiblesse, des vertiges, une chute de tension ou un malaise. Lorsqu’elle était répétée, elle pouvait contribuer à une anémie, c’est-à-dire une diminution de la capacité du sang à transporter l’oxygène.
Le danger était particulièrement important chez les personnes déjà affaiblies par une infection, une hémorragie, une grossesse, une dénutrition ou une maladie chronique. Dans ces situations, retirer du sang ne corrigeait pas la cause du problème et pouvait réduire davantage les réserves de l’organisme.
Des soins peu contrôlés
Avant la généralisation des connaissances microbiologiques et des règles modernes d’asepsie, les instruments et les plaies n’étaient pas contrôlés comme ils le sont dans un établissement de soins contemporain. Le risque infectieux s’ajoutait donc aux effets de la perte sanguine.
- Hypotension ou malaise vagal après le prélèvement ;
- Anémie en cas de prélèvements trop fréquents ou mal adaptés ;
- douleur, hématome ou saignement au point de ponction ;
- infection locale lorsque les conditions d’hygiène étaient insuffisantes ;
- aggravation d’une maladie déjà responsable d’une faiblesse ou d’un manque d’oxygène.
Quelles découvertes ont remis en cause les saignées ?
Le recul des saignées vient d’un changement de méthode autant que d’un changement de théorie. Les médecins ont progressivement comparé les résultats, décrit les lésions observées et cherché des mécanismes compatibles avec les signes cliniques.

La compréhension de la circulation sanguine
En 1628, William Harvey publie ses travaux sur la circulation du sang. Ils montrent que le sang circule dans un système organisé, propulsé par le cœur, plutôt qu’il ne se forme et ne se consomme simplement dans les organes selon le modèle ancien.
Cette découverte n’a pas immédiatement supprimé les saignées. Certains médecins ont même tenté d’intégrer la circulation sanguine à des traitements existants. Elle a toutefois fourni un mécanisme plus précis et a rendu moins crédible l’idée d’un excès général d’une humeur qu’il suffirait de retirer.
Le développement de l’observation clinique
Au XVIIIe et au XIXe siècle, la médecine s’intéresse davantage à l’évolution concrète des patients, aux lésions observées après le décès et à la comparaison entre maladies. La pathologie anatomique montre que des symptômes similaires peuvent avoir des causes très différentes.
Une fièvre liée à une infection, une insuffisance cardiaque, une hémorragie ou une inflammation ne répondent pas au même mécanisme. Une intervention unique appliquée à toutes ces situations perd alors sa justification.
L’essor de la médecine fondée sur les preuves
La médecine fondée sur les preuves ne naît pas en une seule date. Elle désigne une manière de décider en combinant les connaissances disponibles, l’expérience clinique, les résultats observés chez les patients et l’évaluation des risques.
Les travaux de Pierre-Charles-Alexandre Louis sur la « médecine numérique », c’est-à-dire l’analyse statistique des observations médicales, ont notamment nourri la critique de pratiques appliquées par habitude. Des controverses célèbres, comme celles liées au traitement de la pneumonie ou du choléra, ont montré qu’une intervention pouvait sembler rationnelle tout en produisant peu de bénéfices, voire des dommages.
La question n’était plus seulement : « ce geste paraît-il logique ? » Elle devenait : « les patients qui le reçoivent évoluent-ils mieux que ceux qui ne le reçoivent pas, toutes choses comparables ? »
Quand les médecins ont-ils cessé de pratiquer les saignées ?
La fin des saignées médicales a été progressive. Leur usage général recule surtout au XIXe siècle, mais la chronologie varie selon les pays, les écoles médicales et les maladies. Les pratiques anciennes ont persisté plus longtemps dans certains contextes, tandis que d’autres médecins les critiquaient déjà fortement.
Le changement n’a donc pas ressemblé à une interdiction soudaine. Il s’est produit lorsque plusieurs observations ont convergé : les patients ne guérissaient pas mieux dans de nombreuses situations, les pertes sanguines pouvaient les affaiblir et de nouvelles explications biologiques devenaient plus solides.
Pourquoi la transition n’a-t-elle pas été immédiate ?
Une pratique médicale bien installée bénéficie de l’autorité de la tradition, de la formation reçue et de l’impression d’efficacité fournie par certains cas favorables. Les médecins disposaient aussi de peu d’alternatives efficaces pour de nombreuses infections et maladies inflammatoires.
Les patients et les praticiens ne pouvaient pas toujours distinguer une guérison spontanée d’un effet thérapeutique. Il a fallu améliorer les diagnostics, les statistiques, l’hygiène, l’anesthésie, la physiologie et les traitements ciblés pour que l’abandon des saignées devienne durable.
Les saignées sont-elles encore utilisées aujourd’hui ?
Oui, mais uniquement dans des situations médicales définies. La phlébotomie moderne vise alors une anomalie mesurable : réduire la surcharge en fer dans l’hémochromatose ou diminuer une masse excessive de globules rouges dans certaines maladies hématologiques.

Des indications rares et précisément définies
| Situation médicale | Objectif biologique | Prudence nécessaire |
|---|---|---|
| Hémochromatose | Réduire progressivement une surcharge en fer | Le rythme et les contrôles dépendent du bilan sanguin et de la réponse au traitement |
| Polyglobulie primitive, ou maladie de Vaquez | Réduire l’excès de globules rouges selon l’objectif fixé par l’équipe médicale | La stratégie dépend du risque thrombotique et des autres traitements |
| Porphyrie cutanée tardive | Faire diminuer la surcharge en fer associée à certains cas | La prise en charge doit être confirmée par un spécialiste |
| Autres situations spécialisées | Objectif variable selon la maladie | Impossible à trancher ici sans diagnostic, bilan et protocole médical |
Dans l’hémochromatose, l’organisme absorbe trop de fer et ne dispose pas d’un mécanisme naturel suffisant pour l’éliminer. Comme les globules rouges contiennent du fer, leur retrait répété peut contribuer à réduire progressivement les réserves, sous contrôle biologique.
Dans la polyglobulie primitive, le problème principal est différent : la moelle osseuse produit trop de cellules sanguines. La soustraction sanguine cherche alors à diminuer la masse cellulaire, mais elle ne traite pas nécessairement toutes les causes ni tous les risques de la maladie.
Les sources spécialisées, dont la Fédération française de l’hémochromatose et les services hospitaliers, décrivent des volumes et des fréquences variables selon les patients. Les chiffres parfois cités dans des brochures ne constituent donc pas une posologie universelle.
Ce qui distingue la pratique moderne
Une saignée actuelle est prescrite après une indication médicale. Le professionnel vérifie habituellement l’état du patient, les résultats biologiques et la tolérance du prélèvement, puis adapte la suite de la prise en charge.
La page du CHU de Reims consacrée à cette activité décrit un accueil en hôpital de jour et une surveillance autour du geste. Cette organisation illustre la différence avec la saignée historique : l’objectif est défini, le matériel est adapté et la sécurité fait partie du traitement.
Comment se déroule une saignée thérapeutique : les étapes ?
Le déroulement exact dépend de la maladie et du protocole prescrit. Il ne faut pas transposer à soi-même un volume, une durée ou une fréquence lus dans une autre situation clinique.
- Vérifier l’indication : le médecin confirme la maladie concernée et l’objectif du prélèvement à partir de l’examen clinique et des analyses.
- Évaluer la tolérance : l’équipe prend en compte l’état général, les résultats sanguins, les antécédents et les traitements en cours.
- Installer le patient : le prélèvement est réalisé dans une structure adaptée, généralement en position assise ou allongée selon la tolérance.
- Effectuer le prélèvement : le sang est recueilli par voie veineuse avec du matériel prévu pour cet usage.
- Surveiller après le geste : l’équipe vérifie l’absence de malaise et donne les consignes adaptées à la situation individuelle.
- Programmer le suivi : les contrôles biologiques déterminent si un nouveau prélèvement est nécessaire ou si le rythme doit changer.
Un malaise important, une douleur thoracique, une difficulté à respirer, une confusion, un saignement qui ne s’arrête pas, une forte faiblesse persistante ou des signes d’infection au point de ponction justifient un avis médical rapide. En cas de symptôme grave ou brutal, il faut contacter les urgences locales, par exemple le 112 en Europe.
Saignée thérapeutique, don du sang ou sangsues : quelle différence ?
Ces pratiques retirent toutes du sang ou utilisent un animal qui en prélève, mais leur objectif n’est pas le même. Les confondre peut conduire à une fausse impression de traitement ou à une démarche inadaptée.
| Pratique | Finalité | Encadrement | À retenir |
|---|---|---|---|
| Saignée thérapeutique | Traiter une indication médicale précise | Prescription, surveillance et suivi biologique | Ce n’est pas un traitement général |
| Don du sang | Prélever du sang destiné à la transfusion, selon les règles du don | Organisation transfusionnelle et critères propres au donneur | Donner son sang ne remplace pas automatiquement une saignée prescrite |
| Hirudothérapie | Utiliser des sangsues dans quelques indications ciblées | Acte réalisé par des professionnels formés | Elle ne valide pas les anciennes théories sur le sang impur |
Une personne suivie pour une hémochromatose ne doit pas décider seule de remplacer son traitement par un don du sang. Les critères médicaux, la destination du prélèvement et les règles d’acceptation ne sont pas identiques.
Quelles erreurs faut-il éviter à propos des saignées ?
- Dire que la saignée était toujours inutile : cela efface les indications modernes, qui répondent à des anomalies biologiques précises.
- Présenter William Harvey comme l’unique responsable de l’abandon : sa découverte a compté, mais le changement a résulté de plusieurs avancées.
- Confondre perte de sang et détoxification : retirer du sang ne « purifie » pas l’organisme de manière générale.
- Transposer un volume ou une fréquence : les protocoles dépendent de la maladie, du bilan et de la tolérance.
- Pratiquer une soustraction sanguine sans encadrement : le risque de malaise, d’anémie, de saignement ou d’infection n’est pas théorique.
Ce que l’histoire des saignées apprend sur la médecine
L’histoire de la saignée montre qu’une pratique peut rester crédible longtemps lorsqu’elle s’accorde avec une théorie générale et qu’elle semble produire des améliorations ponctuelles. Elle rappelle aussi qu’une explication élégante n’est pas forcément une explication vraie.
La médecine progresse lorsque les hypothèses sont confrontées à des observations reproductibles, à des mécanismes biologiques cohérents et à une évaluation des bénéfices comme des risques. Cela ne signifie pas que les traitements actuels sont définitifs : cela signifie qu’ils doivent pouvoir être réévalués.
Sources utiles à consulter
- Fédération française de l’hémochromatose : informations générales sur la phlébotomie dans l’hémochromatose ; les modalités individuelles doivent être confirmées par l’équipe médicale.
- CHU de Reims : exemple d’organisation hospitalière d’une activité de saignées thérapeutiques.
- Article consacré à l’histoire de la saignée thérapeutique : mise en perspective historique et médicale de la pratique.
- Article encyclopédique sur la saignée en médecine : repères terminologiques et historiques, à compléter par des sources médicales institutionnelles.
Questions fréquentes
Pourquoi faisait-on des saignées autrefois ?
Les médecins pensaient principalement corriger un déséquilibre des humeurs, notamment un excès de sang. Cette théorie structurait la médecine de son époque, même si elle ne décrivait pas correctement les mécanismes des maladies.
Les saignées étaient-elles toujours inutiles ?
Non. Certaines indications actuelles reposent sur un objectif biologique précis, par exemple réduire une surcharge en fer ou un excès de globules rouges. Cela ne valide pas leur emploi historique contre toutes sortes de maladies.
Les médecins pratiquent-ils encore des saignées ?
Oui, dans des situations définies comme l’hémochromatose, la polyglobulie primitive ou certains cas de porphyrie cutanée tardive. La décision dépend d’un diagnostic, d’analyses et d’un protocole médical.
Quelle différence existe entre une saignée et une prise de sang ?
Une prise de sang diagnostique prélève généralement un faible volume pour analyser le sang. Une saignée thérapeutique a pour objectif de modifier l’état biologique du patient et nécessite donc une indication, une surveillance et un suivi spécifiques.
Les sangsues sont-elles encore utilisées ?
Oui, l’hirudothérapie peut encore avoir des usages médicaux ciblés, notamment dans certains problèmes de congestion veineuse ou de chirurgie reconstructrice. Elle ne constitue pas une preuve de l’efficacité générale des saignées historiques et doit être pratiquée par des professionnels formés.